Comme toute oeuvre ayant pour thème la tragédie humaine, l'on retrouve sur cette toile les ressorts classiques propres au genre. il ne dépareille pas avec ce que nous avons coutume de voir dans les peintures anciennes. La souffrance est bel et bien présente mais l'objectif de cette toile, en dehors du défi technique, du temps et du travail de composition que son élaboration suppose; est avant tout porteur d'un message.
Dans l'Ancien Testament, Seuls Noé, ses enfants et sa famille survivent au déluge promis par Dieu pendant 40 jours et 40 nuits. Le reste des hommes incrédules périssent dans les eaux. L'étape de cette toile est celle de l'agonie. Des hommes et des femmes qui se savent condamnés, se débattent pour échapper à leur sort. Certains se résignent, d'autres montent au sommet d'un bout de terre épargné des eaux. Mais le niveau des crues s'élève inexorablement.
Mon ambition dans cette représentation n'était pas tant de dire : " voyez ce qui attend les pauvres pécheurs qui désobeissent à Dieu!", mais plutôt "voyez comme les hommes payent parfois durement les conséquences de leurs actes, quand ils se réveillent, il est déjà trop tard." L'arche de Noé résonne comme la menace d'un futur incertain. À nous de craindre l'autodestruction amorcée de cette humanité en proie à l'injustice, la débauche, la dégradation naturelle et à la dissolution des moeurs...etc . Que l'on purge ce message de sa dimension religieuse ou qu'on la préserve, cela ne doit pas changer la préoccupation qui doit agiter nos consciences d'humains quant au respect de nos devoirs moraux.
Le Ciel m'est témoin que je n'aime pas ce genre de discours terrifiant et apocalyptique que nous assènent au quotidien les bien-pensants. Mon objectif est plutôt de montrer que même les maudits méritent notre compassion d'hommes, sinon celle du Dieu qui les fait périr. Ma conception d'humain, donc très réduite, me permet difficilement de croire que tous ceux qui sont morts dans ce déluge ( dont on n'aura jamais la preuve concrète qu'il ait bien eu lieu) payaient pour le même degré de fautes. Leur péché majeur et commun fut cet excés d'orgueil collectif qui les fit persister dans la mécréance et la défiance vis à vis de la puissance de Dieu. Il y eut aussi et vraisemblablement des êtres innocents qui périrent, payant ainsi une décision qui ne fut pas la leur. Je fais bien entendu allusion aux enfants, ou même aux animaux qui furent tous condamnés dans leur quasi totalité ( en effet, selon les Saintes Écritures. seuls des couples de chaque espèce furent préservés du déluge).
Ce plan montre, entre autres, une femme jetant son enfant à l'eau ( le visage de l'enfant est resté au stade d'ébauche). Cette image terrible et incompréhensible, montre bien que face à la peur, certaines personnes peuvent perdre leur humanité, devenir monstrueux, égoistes et lâches.
Cette femme sait qu'elle va mourir, et elle se débarasse d'un "fardeau" tout en se vengeant, amère, du sort qui lui est réservé. Elle "se venge sur la vie" symbolisée par cet enfant. La vie qui va bientôt la quitter à son tour. À l'extrême gauche, un homme assis, les yeux fermés, un coquillage à l'oreille, semble vouloir fuir l'horreur de la scène. C'est un poète désespéré. Il exprime le refus de la fatalité, l'échappatoire de l'imaginaire profane face à la détresse et la mort.