Je n'ai jamais pris la peine de commenter avec précision cette peinture allégorique à la lisière de l'abstrait et du surréalisme. Parce que l'on m'aurait pris pour plus obsédé ou névrosé sexuel que je ne le suis.
Je le fais donc tardivement, affirmant une nouvelle fois que la sexualité n'a jamais été pour moi une obsession, du moins au sens pathologique du terme. Artistiquement, elle m'a toujours fasciné et inspiré. L'aborder n'a jamais été un tabou.
En parler de la bonne manière la décrispe sans la désacraliser. Il faut trouver la juste note, légère, qui la magnifierait sans l'alourdir, sans l'enlaidir.
À mon sens, c'est justement en évitant de parler de sujets essentiels que l'on prend le risque de dévier de la voie de la raison, de la sagesse et de la morale.
Parler du sexe est sain, mais en parler de façon saine est encore bien plus nécessaire et salutaire.
La sexualité est un don merveilleux et poétique dans son expression primitive et dans son absolue nudité. Elle est aussi noble qu'hideuse dans son dénuement, sa pauvreté et sa déraison.
Elle nous ramène aux sources d'un langage inné et intemporel qui nous fait frôler l'éternité. Une expression qui existait alors que l'homme ne savait pas penser et que le temps pour lui n'existait pas encore, à L'aube des âges qui verraient poindre en lui une fantastique aptitude, le sens et sa domestication par la culture.
Puis les sens devinrent plaisir et le plaisir création. Ainsi naquit l'art, continuité du désir et du plaisir, étoile de la conscience. Quoi de plus naturel donc que l'art serve d'alliance entre la gloire divine et la célébration sensuelle de la volupté des corps et de la matière.
La sexualité est un art qui demande à être compris et maîtrisé. Rien ne réussit sans un minimum de maîtrise. Celui qui maîtrise cette energie, contrôle tout en lui. Jamais il ne se perdra. Rien ne le submergera car il ne souffrira jamais d'aucune forme d'aliénation.
En ce monde, il ne suffit pas de découvrir une chose ou un élément, encore faut-il savoir (ou apprendre à) s'en servir.
Le plaisir charnel une fois découvert est comme un feu agréable qui réchauffe les corps mais qui peut leur être fatal s'ils ne savent pas le contrôler, le dompter, l'amadouer. Et ses brûlures au coeur ne cicatrisent jamais vraiment. Une expérience sexuelle malheureuse vous reste gravée à vie, elle vous brûle et continue à consumer votre mémoire et vos rêves pour longtemps.
Aimer et vouloir prendre du plaisir n'est pas interdit, c'est même naturel, c'est un bienfait du corps et de l'esprit. Il les réharmonise.
Mais savoir comment prendre du plaisir est impératif car dans l'excés il peut nous apporter l'enfer au lieu de la paix. Parce que jouir n'est pas toujours un jeu. Et le danger guette les enfants turbulents qui laissent leur envies les guider plus que de raison.
Pourquoi ne jouirait-on pas de ce que la nature nous a généreusement prodigué?
Ce serait, il faut bien l'admettre, un crime impardonnable que de refuser un tel cadeau.
Et comme le dirait, non sans une certaine allusion polissonne, une de mes proches :
" Il ne faut pas avoir honte de faire ou de dire ce que Dieu n'a pas eu honte de créer". Cela semble très logique. Mais entre "avoir honte" et "assumer", je préfère "assumer".
Car j'y retrouve l'idée de volonté, de libre-arbitre, de contrôle et donc de conscience.
Car assumer c'est prendre la pleine mesure des conséquences néfastes et agir en connaissance de cause, dans l'anticipation. Cela nous évite les mauvais choix, les tentations interdites et donc la transgression.
Cette attitude est propice à la connaissance des limites à ne pas franchir et des possibilités que la morale autorise. Jouir dans la pleine conscience de ce qui est permis est mieux que de tout interdire, le bon comme le mauvais, le possible (et même certaines règles et vertus qui semblent impossibles à observer et à atteindre parfaitement).
Car à force de se priver et de se retenir, l'être humain finit par "craquer", décidant tardivement de profiter de tout à la fois, et davantage que ce dont il a véritablement besoin, de réclamer ce qui lui est permis et dans sa révolte violente, de ne plus hésiter à enfreindre les interdits capitaux. Enfermer le désir finit par le rendre sourd, aveugle, cela le fait croître jusqu'à ce qu'il en devienne monstrueux, repoussant, abjecte.
La honte n'a rien de respectable. Nous avons honte de ce à quoi nous ne saurions faire face. Et le fait de le savoir nous fait rougir, balbutier, alors qu'au fond nous désirons, nous brûlons d'essayer et même de transgresser.
Je préfère le plaisir partagé par un couple amoureux et sincère à l'exemple d'un homme qui brime et refoule toute idée, toute pulsion liée de près ou de loin à l'Eros et qui finit par se transformer en un monstre baveux, frustré et d'autant plus dangereux qu'il n'a pas compris le sens de ses privations. Entre le "chaste" (à mettre entre guillemets car le sommes-nous réellement dans nos pensées?) devenu "détraqué"/violeur/pédophile et l'homme à la sexualité normale et saine, le choix de la raison est vite fait!
Dieu a créé un univers étonnant qui nous apparaît souvent paradoxal, rempli de contradictions difficilement supportables, d'oppositions naturelles ou raisonnées, et où ce qui paraît le plus simple est en vérité des plus complexes. Et inversement, ce qui parait insurmontable peut être plus élémentaire que ce qu'on l'on croit.
Le plaisir, qui semble pourtant si facilement atteignable, ne l'est pas tant que cela car il a un obstacle, un garde-fou, et non des moindres : la conscience.
Celle-ci lui rappelle ses implications humaines, morales et ses conséquences souvent plus compliquées que l'acte sexuel lui-même.
Le sexe est naturel, il est même dans la nature, il est la nature elle-même.
Si j'avais pu peindre plus de coïts brûlants sans être taxé de pornographe ou de malade, mes tableaux auraient été composés principalement de scènes d'amour explicites, parce ce que ce mouvement fusionnel qu'est la pénétration n'est pas honteux à mes yeux, et j'aime le percevoir avec un regard pur dépourvu de tout complexe (ou limite) social ou culturel.
On peut montrer un couple en plein ébat de plusieurs façons. Mais l'une des représentations sera jugée pornographique et l'autre non. Pourquoi?
Ce n'est pas simplement parce que l'une suggèrera tandis que l'autre montrera tout, c'est plus subtil que cela: c'est avant tout une question de sentiment général par rapport à l'oeuvre, d'ambiance globale du tableau ou de ce que nous inspirent les personnages.
Le malaise ressenti déterminera le caractère pornographique, et à son tour celui-ci qualifiera ce même malaise.
Gustav Klimt était l'un de ces peintres géniaux d'avant-garde qui avaient réussi à dépasser les tabous de leur époque ( le XXème siècle). Il est sans aucun doute celui qui a su avec le plus d'intensité et de beauté représenter des coïts ardents, de membres enchevêtrés, des bassins ondoyants, des corps croisés et emportés dans un louvoiement vertigineux de plaisir. La tension sexuelle de ses scènes n'était pas sans évoquer l'érotisme japonais, tel que nous l'a présenté le célèbre et très controversé film " L'empire des sens". La tension érotique en question est marquée par la frontière entre ce que le spectateur voit et ce qui lui est suggéré (et ce qu'il imagine).
Mais le film est considéré comme "érotico-pornographique", parce qu'il dérange, il trouble, étant donné que la sexualité semble souvent y être davantage associée à des pulsions incontrôlables qu'à un amour pur et sain. La sexualité y est crue.
En tout état de cause, si je le souhaitais, je pourrais librement représenter un pénis et un vagin/ou un pénis dans un vagin sans considérer cela comme " pornographique" car mon point de vue serait alors dépourvu de cette violence mécanique et bestiale qui caractérisent les véritables oeuvres pornographiques. S'il y a de l'amour et de la tendresse même avec des sexes et des accouplements visibles, est-ce encore de la pornographie?
On situe la pornographie dans ce qui est ressenti comme une agression visuelle, une atteinte à la pudeur, comme "le fait de montrer ce qu'on ne doit pas voir".
Naturellement, en tant que peintre, j aime voir et j'aime montrer. Et je montre ce que j'aime(rais) voir.
On peut représenter l'amour sans sombrer dans un exhibitionnisme ou un voyeurisme indécent.
Les tableaux et esquisses de Klimt chargés de copulations et de positions sexuelles diverses, et même de scènes intimes de masturbation féminine ( ce qui était à l'époque le plus grand des tabous) ne nous écoeurent et ne nous choquent pas ou plus, étrangement.
Le changement d'époque et l'évolution de moeurs y sont certes pour quelque chose. Mais si nous acceptons ces oeuvres, c'est avant tout parce que nous savons qu'il existe divers érotismes et divers degrés pornographiques, de sorte que nous sommes mieux préparés et donc plus aptes à voir dans ses oeuvres de la poésie, de l'onirisme et non pas qu'une vulgaire manifestation pornographique.
La pornographie, plus qu'un genre, est un sentiment négatif.
Elle n'est pas seulement dans tout ce qui est pleinement montré ou affiché sans pudeur mais dans l'abjection que l'½uvre ou le film nous fait ressentir à sa contemplation (ou son visionnage).
C'est cette ambivalence et cette double approche qui caractérise cette peinture " NATURE FERTILE". Elle est "pornographique" dans la forme ( puisque les formes évoquent l'idée de pénétration), mais dans sa thématique, il s'agit d'une peinture érotique, poétique, célébrant la fertilité d'éléments végétaux. En représentant volontairement des phallus et des vagins sous un aspect végétal, cela a tout simplement atténué la nature pornographique de base qui, si elle avait été traitée d'une manière plus classique, aurait choqué les spectateurs.
Et cela nous renvoie au constat initial et aux interrogations précédentes: la pornographie est mal définie, la sexualité est mal comprise. Qu'est ce qui est propre ou sale? où s'arrête la pornographie et où commence l'érotisme poétique?
Cette peinture montre que la seule distinction entre les deux genres réside dans la nature même et les limites de nos perceptions personnelles.
La fécondation et la sexualité telles que je les peins constituent l'état vers lequel tous les éléments naturels tendent. Toute la logique de notre monde est basée sur l'unité, l'association, la fusion. Du fruit que l'on ramasse à l'enfant qui va naître, tout nous renvoie à la fertilité, au mélange, au croisement.
Je vois parfois des fleurs et je les assimile inconsciemment à des vulves, à des matrices fertiles qui invitent et flattent le regard, l'odorat et le toucher. Je regarde un tronc d'arbre à l'allure phallique et j'y vois parfois l'affirmation de la puissance masculine, d'une virilité déjà contenue dans l'écorce de la nature avant même de circuler dans les artères de l'homme.
À l'image de l'amour que j'aime transcender par delà la simple relation qui unit deux êtres, j'aime percevoir dans la sexualité, plus qu'un acte mais toute une symbolique universelle qui s'exprime dans la diversité écosystémique, à travers les espèces, les compatibilités évidentes ou cachées qui se découvrent au gré des promenades, des rencontres, et de la fusion pas si hasardeuse que cela des êtres, de la réalité et de l'imaginaire.