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L'Enfer-détail 3 + "DISCUSSION SUR L'ENFER"

L'Enfer-détail 3 + "DISCUSSION SUR L'ENFER"
Un ami, Sébastien Dazy jeune biologiste français résidant à Londres me fait parfois l'honneur de certaines critiques et cela donne lieu à des discussions très intéressantes. Je l'en remercie d'ailleurs et lui rends un petit hommage ici. Son dernier mail à été l'occasion de discuter autour de la question de la symbolique de l'enfer, de la morale et de l'ordre.
Sébastien, ton point de vue intelligent, rationnel, ouvert et scientifique est toujours enrichissant car il est indéniable que l'art ne peut faire l'impasse sur les réalités de l'époque que nous vivons, ainsi que sur les nouveaux enjeux technologiques, éthiques et humains qu'elle soulève, ou encore l'évolution des mentalités et des croyances que ses mutations provoquent.
Voici donc l'extrait de son mail et de ma réponse-commentaire :

Sébastien:

"Je lis tout doucement ton travail et je me régale. Ton texte à propos
de la conception de l'art décrit si bien mon sentiment à propos du
métier de chercheur, tu as besoin d'acquérir de solides bases
méthodologiques et ensuite tu les utilises telles que les gammes pour
les musiciens, pour confirmer ou infirmer tes intuitions, sensations de
la réalité. Personnellement, je suis juste heureux lorsque j'ai
l'impression d'avoir appris un peu plus sur le monde. En tout cas
j'aime beaucoup les couleurs du joueur de guitare. Comment est ce tu
l'as nommé ?
Par contre le suivant à propos de l'enfer je l'ai trouvé surprenant et
intéressant. Ton commentaire m'a agacé (mais pas négativement), je
trouve trop réducteur le côté dual enfer/paradis, bien/mal, le monde de
mon point de vue n'est pas bien ou mal le monde est neutre, il devient
bien ou mal qu'à travers nos regards et nos actions d'hommes pétris de
préjugés et de schèmes mentaux engrangés dès notre enfance. Tu dis
l'enfer est désordre le paradis serait-il donc l'ordre ? Permet moi de
douter de la chose rien ne me fait plus froid dans le dos que l'ordre
extrême qui plaît tant aux dictateurs, aux régimes militaires. L'ordre
de s'accommode guère des esprits novateurs anticonformistes qui
cherchent avant tout à déroger à l'ordre préétablis. La vie est si je
puis dire est bordélique et l'intégrité corporelle ou sa désintégration
autrement dit la mort est elle même essentielle à la vie. "Rien ne se
perd rien ne se crée tout se transforme". Quant au paradis, je ne
l'aime pas plus car il infantilise et déresponsabilise l'homme de ses
actions. Ceci dit je te rassure de suite les valeurs de moralité ou
plutôt de dignité humaine véhiculée par les religions monothéistes me
semblent tout à fait valables mais faut-il véritablement avoir recours à
la religion pour posséder de telles valeurs humaines ? Je ne le pense
pas. Ah zut je m'enflamme pour une broutille en l'occurrence tes
quelques mots qui auront semblé anodins sans doute de ton point de vue
mais qui prennent une autre dimension dans mon point de vue ...
Vraiment ridicule de ma part ... Décidément ce n'est pas facile d'être
simplement humain et d'accepter ses limites d'être humain !!!
En tout cas même si je bondis sur place à ce commentaire sache qu'il
est poignant à lire et que je réagis ce qui est bien.
A bientôt j'espère et au moins tu as définitivement gagné un lecteur de
ton blog car tu es un sacré passionnant bonhomme !!! Et merci pour les
conseils pour débutant en peinture.
Sympathiquement


Chady:

Merci pour ton avis sur "l'enfer".
D'ailleurs je songe à placer ton avis sur ledit article, car il me donne réellement l'occasion d'expliquer cette vision plus en profondeur ( ce que je n'avais pas encore fait jusqu'à aujourd'hui) à travers une sorte de "discussion virtuelle par mails interposés" entre nous. Tu as raison sur plusieurs points dont j'ai pris acte, et que je ne n'ignorais pas totalement à l'époque de la conception de ce dessin un peu torturé. Merci encore de pointer des éléments de réflexion essentiels.
Ton point de vue rationnel et scientifique autorise une lecture plus large de certaines significations.
Je placerai donc ce pan de mail dans l'article avec ton identité si cela ne te dérange pas.

Je suis toujours prompt à m'opposer à tout schéma manichéen au quotidien. Le mal et le bien, à l'instar de l'enfer et le paradis, ne sont que des représentations morales et religieuses qui puisent leur fondement dans nos peurs les plus profondes et parfois les plus inavouées. Mais employées comme argument social et politique, elles en deviennent souvent arbitraires, sordides et déplacées. Et chacun aime affecter à l'autre les torts, les travers, le camp et la responsabilité du mal. Le jugement des hommes n'est jamais objectif, surtout en ce qui concerne la foi et les orientations spirituelles.
Le paradis et l'enfer ( sans polémiquer sur leur existence car ce n'est pas l'objectif de cet article) ne sont ( dans ce que les religions nous révèlent) qu'une somme de représentations physiques fondées sur des antagonismes simplistes ( opposition de la lumière et des ténèbres, du bien et du mal, de l'eau et du feu, de ce qui procure du plaisir et de ce qui provoque la douleur)... La religion utilise des paraboles des plus simples aux plus complexes pour aider les hommes ( incluant aussi les plus "limités"d'entre eux) à se représenter mentalement des souffrances ou des bienfaits compris respectivement dans l'enfer et au paradis. L'exagération volontaire reste de mise, mais pour la bonne cause.
Il y a donc plusieurs niveaux de lecture du dogme religieux: la première lecture étant littérale et plus ou moins ordinaire et compréhensible par tous. La plus profonde étant abstraite (car les saintes écritures offrent aux croyants la possibilité par l'étude d'explorer plusieurs degrés d'abstraction). Les extrémistes les plus bornés, il va sans dire, ne s'arrêtent qu'à la première lecture: ils prennent tout au pied de la lettre, parce que cela est plus commode et va dans le sens de leurs actions les plus injustes et injustifiables.
Et ils perçoivent l'enfer comme un endroit ardent où de véritables flammes consument des corps en permanence. Ils excluent la possibilité que le feu ne soit qu'une métaphore de la souffrance psychologique.
Je te laisse donc imaginer la difficulté qu'une transposition ( bien que je préfère parler en art de " transfiguration") pose lorsqu'il s'agit de peindre ou dessiner l'enfer et le paradis.
C'est la raison pour laquelle j'ai représenté un enfer qui pas sans évoquer ceux qui sont dépeints dans les univers contemporains gothiques, "S.M", tourmentés et peuplés de cénobites, de succubes et d'autres personnages récurrents dans la littérature et le cinéma d'horreur. Un peu à la Clive Barker et son célèbre "Hellraiser".
Je ne me représente pas le diable comme une sorte de gobelin rouge à la queue fourchue. C'est trop enfantin et risible à mon goût.

Le diable est à l'origine un ange déchu, un 'être parfait,"de lumière" ( "Lucifer"). Invisible, il est dans l'air et il circule, il nous souffle nos mauvaises pensées. C'est l'image du diable la plus plausible et la plus réaliste selon moi. On aime donner au mal un visage hideux, lugubre et sombre, mais on est déconcerté à l'idée que le mal demeure surtout dans ce qui se présente à nous comme beau, attirant et souvent innocent. La perfidie est toujours là où l'on s'y attend le moins.
J'ai voulu éviter un tant soit peu les vieux poncifs religieux (bibliques et coraniques) car il ne s'agit ici nullement d'être fidèle à la description religieuse classique de l'enfer ( hormis dans l'évocation commune de la souffrance et des sévices). Je préfère penser l'enfer comme un gouffre et une prison immatérielle de l'âme mais il est toujours compliqué de le figurer artistiquement sans retomber dans une iconographie un peu simpliste de la souffrance et le châtiment. L'artiste se base sur ce qu'il voit autant que sur ce qu'il sent. On ressent le mal certes, mais on ne le représente qu'à travers ses conséquences visibles et matérielles. Un peu comme l'amour (rires)
Dans ma version de l'enfer, il n'y a pas de corps passant à la rôtissoire, de grosses flammes, des geysers de lave...etc. Il ressemble à un labyrinthe infernal, où tous les couloirs mènent à l'horreur et où l'esprit se trouve incarcéré ( la chair déchirée et broyée n'est en somme qu'une allusion à l'âme tourmentée).
Selon moi, le monde, et en l'occurence l'esprit humain, n'est pas (ou plus neutre). Il est pétri de références et il vit dans un tiraillement permanent entre le bien et le mal. Je ne considère pas ce tiraillement comme un "état neutre", puisque l'esprit oscille entre le bien et le mal, le mal et le bien: il monte et il descend sans cesse. Il ne se pose pas définitivement et ne peut pas non plus exister entre les deux états.
Le mouvement intellectuel est toujours subjectif, et le mouvement moral est toujours bon ou mauvais. Ce n'est pas comme une solution liquide qui serait soit basique, soit neutre, soit acide. Même les émotions et les instincts les plus primaires ne sont jamais neutres. Tout en nous est motivé, stimulé, avec ou sans la conscience de cet état de fait.
Nous sommes "stimulation". Le corps réagit même quand la conscience s'endort.
En outre, à partir du moment où l'esprit est conscient et moralisé, il ne peut être neutre ou espérer retrouver sa neutralité d'antan (et présumée). Nous ne sommes donc jamais neutres, même lorsque nous aimons bien le croire.
La neutralité impliquerait que l'homme social ne soit ni d'un côté ( le bien) ni d'un autre ( le mal). Or chaque acte, chaque choix, chaque mouvement (même l'immobilisme qui est pour moi un choix et donc un mouvement, une impulsion de l'esprit) ne peut être dépourvu d'une charge morale ou d'un sentiment bon ou mauvais qui le guide. Rien de ce que nous faisons ou pensons n'est neutre en définitive. Et si le monde réel, la société ne le sont pas ( neutres), alors comment à plus forte raison, leurs représentations le seraient-elles? L'ordre (tel que nous l'entendons au sens sociologique) ne signifie pas forcément le bien. D'ailleurs la création est peut-être ce que l'on peut appeler un "désordre ordonné". Si tu assimiles "l'ordre" à la "dictature de la pensée unique", à la "discipline tyrannique", alors comme toi je ne peux que m'y opposer. Il ne s'agit pas de devenir des moutons de panurge pour adhérer à un ordre ni d'uniformiser les pensées et les valeurs.
Je ne suis pas anarchiste pour autant. Je suis même opposé à cela. Toute chose ne peut exister ou perdurer sans normes. Elle naît des normes établies, et elle en fait apparaître à son tour.
Les normes et valeurs ainsi cumulées dans une certaine hiérarchisation et modèlement créent un Ordre (fondé sur/ et dirigeant une majorité l'ayant préalablement adopté.)

L'ordre social et moral quant à lui implique le respect de normes qui garantissent le bien-être de tous et le respect mutuel. L'anomie n'a jamais mené les hommes très loin... Je pense que dès le moment où l'on comprend et l'on adhère à ces normes, notre capacité de réflexion et d'innovation ne s'en trouve que mieux dirigée. Cela est valable dans tous les domaines, y compris les sciences. "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme".
Et notre conscience "d'être", "du bien et du mal", de "la justice et de l'injustice" est-elle incompatible avec l'ordre moral séculaire qui nous a été inculqué?
J'ai toujours assimilé l'ordre à une voie, une direction. Perfectible certes, mais dont le fondement ( ou substrat) demeure immuable et positif. À mon sens, le paradis promis par les religions ne déresponsabilise pas l'homme. Le paradis est aussi l'image d'un idéal sociétaire où l'homme peut tous les jours savourer le fruit de ses bonnes actions ( cela peut être assimilé à l'harmonie familiale, la réussite professionnelle, la qualité des relations humaines). Le paradis céleste ne doit pas être une fin en soi, mais un rappel à l'observance d'un comportement sain, propre et respectueux dans le monde dans lequel nous vivons.

Merci encore Sébastien pour ces échanges passionnants qui me permettent aussi de me remettre en cause et de réfléchir sur des choses dont on ne fait manifestement jamais le tour.

# Posté le mardi 22 juin 2004 07:10

Modifié le jeudi 19 juillet 2007 01:36

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